Pourquoi avez-vous voulu devenir journaliste de guerre ?

Au départ, je ne voulais pas être journaliste de guerre. Mon intérêt était plutôt sur une région, le Moyen-Orient, et un pays, l’Irak. Cette région me rendait très curieux. J’ai fait mes études de journaliste de 2010 à 2015 et, à cette époque, il y a eu le Printemps arabe. Des révolutions ont secoué le Moyen-Orient en Égypte, Tunisie, Libye, Syrie… On en parlait beaucoup dans les journaux, à la télévision. Et assez naturellement, j’ai eu envie d’aller dans cette région, et plus particulièrement en Irak. Maintenant, il se fait que quand j’y suis arrivé, il y avait une guerre, qui a duré plusieurs années. Donc, j’ai couvert cette guerre. Aujourd’hui, je ne suis plus seulement au Moyen-Orient. Pour couvrir un conflit, il faut des connaissances très spécifiques, que j’ai apprises au fil des années. Comme ça fait neuf ans que je fais ce métier, je me sens apte à couvrir d’autres guerres, même si c’est en dehors du Moyen-Orient. Par exemple, l’Ukraine.

Êtes-vous conscient que vous exercez un métier dangereux ?

Un métier dangereux, c’est sûr. Mais quand je vais dans un pays en guerre, il y a toujours des zones où il se passe moins de choses. En Ukraine, où je viens de passer deux mois, j’ai été beaucoup dans la capitale, Kiev, qui est relativement sécurisée. Alors, je vais de temps en temps dans la zone de combats, sur la ligne de front, mais pas tous les jours. Le danger est, selon moi, acceptable.

Quel est le prochain pays dans lequel vous allez aller?

En Israël. J’ai habité là-bas entre mai 2018 et mai 2019. Je vivais à Ramallah, en Cisjordanie, où j’étais correspondant : je couvrais l’actualité palestinienne et israélienne. Depuis, je suis retourné régulièrement sur place. J’étais à Gaza, en Israël et en Cisjordanie en mai et juin 2023. J’y retourne le 20 janvier pendant un mois. Puis je reviens… mais je vais certainement y retourner trois mois, parce qu’il y a beaucoup d’actualité là-bas. Vous êtes au courant, j’imagine, qu’il y a une guerre.

Partez-vous pour de longues périodes ?

Souvent, un mois. Ou minimum trois semaines. Moins que cela, je trouve ça un peu court pour bien comprendre ce qui se passe, pour prendre le temps de rencontrer plein de monde. Et puis j’écris des articles plutôt longs, de plusieurs pages, pour des magazines. De plus, ça me fait plaisir de rester longtemps. Même sans travailler, on apprend des choses en prenant le temps. C’est pour ça que j’aime bien être indépendant, c’est-à-dire que je suis mon propre patron. Mes collègues salariés, qui ont un contrat avec leur média, partent souvent quelques jours pour faire seulement un ou deux sujets. Moi, je n’ai pas envie d’aller jusque là pour un seul sujet.

Les langues étrangères parlées dans les autres pays ne vous posent pas de problème ? Quelles sont les langues que vous pratiquez ?


Ma langue maternelle, c’est le français. Je parle aussi anglais. Je me débrouille en arabe, mais mon niveau n’est pas très élevé. Et puis, ça dépend de l’endroit parce que les dialectes des pays arabophones ne sont pas les mêmes. Mais en Palestine, où j’ai suivi des cours d’arabe, je peux me débrouiller pour demander mon chemin, prendre un taxi, commander à manger. Pour le travail, pour faire des interviews, je collabore avec un traducteur, ou avec un fixeur ou une fixeuse. C’est quelqu’un qui organise tout le côté pratique : mettre sur pied les entretiens, conduire, traduire. C’est souvent un ou une journaliste local(e) qui a un réseau de contacts. Donc, si j’ai envie de travailler sur la question des enfants blessés par des mines, par exemple, il sait qui appeler. Il prévoit le rendez-vous, on va sur place, il traduit, et puis je prends des notes et j’écris le papier. Parfois, je peux aussi me débrouiller seul, en anglais.

Comment gérez-vous vos émotions dans les moments difficiles ?

Finalement, c’est pas si compliqué que ça, je trouve. La dernière fois que j’étais dans une tranchée en Ukraine, et que les chars russes tiraient dans notre direction, il a fallu que je filme les soldats ukrainiens, que je réfléchisse au son, à la lumière, au cadrage, à la séquence (que les images bout à bout racontent une histoire). Donc, j’étais concentré et la concentration remplace la peur.

  • Wilson Fache a 31 ans.
  • En 2023, il a reçu le prix Albert-Londres pour des reportages qu’il a réalisés en Afghanistan, en Israël et en Ukraine.
  • Le prix Albert-Londres récompense, chaque année, les meilleurs grands reporters francophones. C’est un peu comme un prix Nobel, mais pour le journalisme.