ÉPINGLÉ Il y a prose et prose...

L'écrivain belge Patrick Virelles est mort. C'était un écrivain qui aimait beaucoup les mots. Il les aimait à la fureur. Et il voulait les faire aimer. Dans leur multitude, leur diversité. Mais surtout les mots de la marge, les mots inconvenants, les mots mal famés... Les mots du parler populaire : celui de Bruxelles, de Paris, ou de Québec... Il en fourguait des pleins paquets, des treize à la douzaine à longueur de page...

Je vous parle de Patrick Virelles d'abord parce qu'il vient de mourir mais aussi parce que j'ai une anecdote à vous raconter à son sujet. Et qui est liée à cette chronique... À son tout début. Je devais évoquer, figurez-vous, le... comment dire ? Justement, j'étais déjà embarrassé, je ne savais pas très bien quel mot choisir, quel mot risquer... Je ne voulais surtout pas ni vous choquer, ni me faire mal voir. (Nous étions, vous et moi, en phase d'approche.)

Je devais dire cette partie particulièrement charnue de l'arrière humain. Certes, les mots ne manquent pas pour ça, mais ils n'ont pas tous la même valeur, le même poids. Ils n'ont pas tous la même résonance. Ils varient ; selon les milieux, selon les époques, selon les circonstances. Revenons à Brigitte Bardot, tenez ! Dans « Le Mépris » de Jean-Luc Godard - sans doute un de ses meilleurs films -, elle détaille son anatomie à Michel Piccoli. Elle commence par ses pieds puis elle remonte, elle remonte jusqu'au haut de ses jambes, jusqu'au bas de son dos. Et quel mot emploie-t-elle alors ? Comment dit-elle à ce moment-là ? Elle dit tantôt « mon derrière », tantôt « mes fesses » . Sûr que si la scène était tournée aujourd'hui, le personnage dirait sans ambages « mon cul » .

Enfin, toujours est-il que moi, je ne me rappelle plus du tout le contexte de ma chronique, mais il me revient très bien que le mot cul ne me semblait pas approprié. Il était trop sec, trop court, trop cru. Il m'en fallait un autre. Qui ne soit pas non plus trop ceci, ou trop cela. (L'ennui, avec cet « endroit où le dos ressemble à la lune » comme disait Brassens en une périphrase pleine de tact, c'est qu'il y en a presque trop : on a l'embarras du choix !)

J'ai éliminé le popotin, ou pette, ou pépette qui fait trop enfantin ; le pétrusquin, lui, fait trop vieillot ; le podex : trop scientifique ; le vénérable : trop pompeux ; l'ami des fauteuils : trop ridicule ; le Chandernagor (ou le Karical ) : trop vieil empire ; le tafanar : trop argotique, le postérieur : trop neutre... Après mûre réflexion, j'ai choisi de dire le prose . Prose m'a semblé parfait. Idéal tant à l'oeil qu'à l'oreille.

Et puis Patrick Virelles - le revoilà ! - me donnait raison dans mon choix : il a écrit, lui, tout un livre consacré aux mots du... du chose ; qu'il l'a intitulé : « Le prose en 555 variations ». Et comme ce sujet-là lui plaisait décidément beaucoup, il en a écrit un autre intitulé « Sublime en ton ponant ». Ponant, c'est beau aussi, non ? Poétique ! Ou disons plutôt - pour faire plaisir à Stéphane Fermine - géographique.